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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Daniel Pennac...

13 Septembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ce  sont des gosses en échec scolaire, m'explique-t-il, la mère est seule  le plus souvent, certains ont déjà eu des ennuis avec la police, ils ne  veulent pas entendre parler des adultes, ils se retrouvent dans des  classes relais, quelques chose comme tes classes aménagées des années  soixante-dix, je suppose.    

Je  prends les caïds, les petits chefs de quinze ou seize ans, je les isole  provisoirement du groupe, parce que c'est le groupe qui les tue,  toujours, il les empêche de se constituer, je leur colle une caméra dans  les mains et je leur confie un de leurs potes à interviewer, un gars  qu'ils choisissent eux-mêmes.

Ils  font l'interview seuls dans un coin, loin des regards, ils reviennent,  et nous visionnons le film tous ensemble, avec le groupe, cette fois. Ça  ne rate jamais : l'interviewé joue la comédie habituelle devant  l'objectif, et celui qui filme entre dans son jeu. Ils font les  mariolles, ils en rajoutent sur leur accent, ils roulent des mécaniques  dans leur vocabulaire de quatre sous en gueulant le plus fort possible,  comme moi quand j'étais môme, ils en font des caisses, comme s'ils  s'adressaient au groupe, comme si le seul spectateur possible, c'était  le groupe, et pendant la projection leurs copains se marrent.

Je projette le film une deuxième fois, une troisième, une quatrième.

Les rires s'espacent, deviennent moins assurés. L'intervieweur et  l'interviewé sentent monter quelque chose de bizarre, qu'ils n'arrivent  pas à identifier.

A  la cinquième ou à la sixième projection, une vraie gêne s'installe  entre leur public et eux. A la septième ou à la huitième (je t'assure,  il m'est arrivé de projeter neuf fois le même film !), ils ont tous  compris, sans que je le leur explique, que ce qui remonte à la surface  de ce film ; c'est la frime, le ridicule, le faux, leur comédie  ordinaire, leurs mimiques de groupe, toutes leurs échappatoires  habituelles, et que ça n'a pas d'intérêt, zéro, aucune réalité. Quand  ils ont atteint ce stade de lucidité, j'arrête les projections et je les  renvoie avec la caméra refaire l'interview, sans explication  supplémentaire.

Cette  fois on obtient quelque chose de plus sérieux, qui a un rapport avec la  vie réelle : ils se présentent, ils disent leur nom, leur prénom, ils  parlent de leur famille, de leur situation scolaire, il y a des  silences, ils cherchent leurs mots, on les voit réfléchir, celui qui  répond autant que celui qui questionne, et, petit à petit, on voit  apparaître l'adolescence chez ces adolescents, ils cessent d'être des  jeunes qui s'amusent à faire peur, ils redeviennent des garçons et des  filles de leur âge, quinze ans, seize ans, leur adolescence traverse  leur apparence, elle s'impose, leurs vêtements, leurs casquettes  redeviennent des accessoires, leur gestuelle s'atténue, instinctivement  celui qui filme resserre le cadre, il zoome, c'est leur visage qui  compte maintenant, on dirait que l'interviewer écoute le visage de  l'autre, et sur ce visage, ce qui apparaît, c'est l'effort de  comprendre, comme s'ils envisageaient pour la première fois tels qu'ils  sont : ils font connaissance avec la complexité.

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