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Vivement l'Ecole!

A Lire... Ne tirez pas sur l'école... Réformez-la vraiment! Eric Debarbieux...

30 Septembre 2017 , Rédigé par Armand Colin Publié dans #Education

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S’il y a une phrase qui me met en colère c’est quand on oppose le « théoricien », perdu dans l’inutile généralité du monde des idées et le « terrain » qu’il ne connaîtrait pas. France d’en haut, France d’en bas : le poujadisme anti-élite et la crasse démagogie qui en découlent sont les linéaments des risques populistes. Il y a pourtant une certaine légitimité à cette méfiance, et il n’est pas non plus à nier combien sur l’école les grands « y a qu’à » peuvent être agaçants. De quel droit et de quelles expertises puis-je parler de l’école d’aujourd’hui moi qui fus un écolier d’hier ?

Mon parcours avec l’école s’origine dans l’enfance comme pour tout un chacun, mais il a aussi été et reste un parcours de professionnel. L’obscur instituteur que je fus longtemps n’a jamais oublié la difficulté à faire classe. Le « chercheur » que je suis après avoir été trois années en responsabilité nationale contre « la violence à l’école » est retourné sur le terrain, jamais quitté en fait. Et il sait bien que pour être crédible il faut montrer cette connaissance des difficultés vécues, autant que pour être entendu il faut aussi savoir écouter. C’est ce parcours qui sera d’abord raconté. Pour avoir le droit de parler des autres il faut aussi parler de soi et de son rapport aux réalités qu’on prétend restituer. Je comprends parfaitement le professeur qui ne supporte pas combien quelqu’un qui n’a jamais enseigné si ce n’est au mieux dans des conditions protégées prétend lui enseigner son métier.

La plume Sergent-Major et la chienlit soixante-huitarde

Je fais partie de cette génération qui apprit à écrire sur un bureau d’écolier avec banc attaché et encrier de faïence. Bref, j’ai été un écolier de la seule école véritable, celle de la plume Sergent-Major. Avec un nom pareil, et les pratiques pédagogiques qui l’accompagnaient, cette plume à elle seule aurait pu faire de moi un antimilitariste forcené. D’ailleurs, même si elle est d’origine hollandaise et janséniste, on se rappellera que ce symbole de l’ordre écrit s’est imposé en France comme une plume « en ordre de batailles », selon un joli mot d’historien : elle fut la marque estampillée par les instructions officielles pour rappeler la volonté exemplaire déployée par les soldats pour la reconquête de l’Alsace et de la Lorraine. Mon grand-père, héros et survivant de Verdun, en a été. Ah la plume Sergent-Major chère aux nostalgiques de l’encre violette ! Pour mes premiers enseignants l’ennemi était désigné, pardon, l’ennemie : la « pointe-bic » ! La résistance fut forte : contre le capitaliste Marcel Bich, propriétaire de la marque, l’école du peuple se devait de garder la même plume pour tous, gratuite, laïque et obligatoire. Des élèves furent renvoyés en 1959 de leur collège de Bernay, dans l’Eure, pour avoir osé utiliser un stylo à bille… et il fallut attendre un décret gouvernemental du 3 septembre 1965 pour que soit autorisé l’usage de cet objet dangereux, laid, baveux et idéologiquement douteux. Pas étonnant que trois ans plus tard la chienlit se soit emparée de la nation, de l’école et des savoirs. Le baron Marcel Bich est responsable de Mai 68 qu’on se le dise une bonne fois !

Quitte à surprendre je vais donc apporter de l’eau au moulin des traditionalistes. Car hélas oui, sort cruel, je suis une victime de Mai 68. Bien peu savent en effet les ravages de ces événements fatals sur la librairie française, conséquences qui furent pour moi familiales et catastrophiques. Mon père en effet, je l’ai déjà écrit en introduction, était libraire, un vrai libraire, pas un vendeur de stylos, de crayons, de gommes ou de papier : le livre, le livre seul dont il était un Grand Prêtre. Mon amour des livres se double de piété filiale ; ils m’entourent depuis toujours et nulle activité n’a jamais pu entraver mes heures de lecture quotidienne. Mon appropriation du phallus paternel est passée par la dévoration des livres. Capital culturel, bien plus que capital économique : mes parents, mes trois sœurs, mon frère et moi-même habitions alors dans un appartement de HLM à Roubaix (mes parents y vécurent d’ailleurs pendant quarante-cinq ans). Ma mère élevait ses enfants dans ce « partage » des tâches où la femme était « au foyer », cousant nos habits sur sa Singer et penchée sur nos devoirs le soir. Ce qui veut dire que les revenus du ménage provenaient des seuls bénéfices de la librairie. Nous n’étions pas riches, certes, mais vivions à suffisance, quand avec Mai 68 survint le drame.

68 signifia en effet la suppression de la « distribution des prix ». Une coutume était établie depuis la circulaire du 13 août 1864 de distribuer des livres aux meilleurs élèves, et ceci dans toutes les disciplines. Premier prix, deuxième prix, troisième prix, premier accessit, deuxième accessit, troisième accessit du latin aux mathématiques, de l’éducation physique aux travaux manuels chaque « niveau » de prix était distingué par des ouvrages de plus en plus nombreux ou luxueux. La distribution solennelle en était interminable dans mon lycée de 1 500 élèves, à Tourcoing ; peut-être était-elle aussi traumatisante pour les non-lauréats mais ce n’est pas ici le problème. Avant d’être culturelle la question était économique : 45 à 50 classes (de plus de 30 élèves), 6 prix ou accessits par matière en plus des prix d’honneur et d’excellence c’étaient rien que pour mon lycée environ 2 500 livres achetés aux librairies locales (et non sur Internet !). La distribution des prix c’était 60 % de leur chiffre d’affaires. À Roubaix en 1968 il y avait cinq librairies. En 1969 il en restait une, et ce n’était pas la librairie Baudelaire, où mon père officiait. Pauvre en pécunes fut alors mon adolescence.

J’ai donc les meilleures raisons du monde, affectives et culturelles, de partager l’exécration de ce mois de mai. Celui-ci cinquante ans après sert encore d’argument électoral pour de sempiternels candidats aux fonctions politiques et d‘inépuisable épouvantail pour les « nouveaux » réactionnaires, polémistes de bas étage ou plus rarement de haut vol auxquels est réservé maintenant le beau nom d’intellectuels. Pas de sacralisation post-soixante-huitarde donc. Mais pas de diabolisation non plus : la plume Sergent-Major m’en préserve. Bien sûr comment ne pas aimer la belle écriture, étymologiquement : la calligraphie ? Comme tout le monde, je me plais à visiter les « musées scolaires », à y renifler les odeurs d’encre sèche et à me réessayer aux pleins et aux déliés. Ce n’est pas cela qui est ici en jeu, mais de se rappeler à la même époque les gauchers contrariés, les cahiers déchirés, les lignes pour un fatal « pâté » sur la feuille à refaire. Oui, j’écrivais mal. Aujourd’hui on dirait sans doute que j’étais dysgraphique. Non que je fusse idiot, j’ai bénéficié de l’attention de parents qui m’apprirent à lire bien avant 6 ans. Par conséquence je « sautai » ce qu’on appelle désormais le CP et, à un âge où les maternelles n’étaient pas généralisées, je fus confronté à la motricité fine de l’écriture sans être passé par la lenteur de son apprentissage. Maladresse, dépassement des lignes, lettres mal formées, tâches et pâtés, pages à refaire, à refaire, à refaire. En cinquième encore, oui en cinquième, alors même que bien sûr nous n’en étions plus à la plume il me souvient d’un long soir où je dus recopier la totalité d’un cahier qu’en son ire une professeure de Sciences avait déchiré devant la classe.

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Eric Debarbieux - Armand Colin

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