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Vivement l'Ecole!

La « bonne pioche » Blanquer invoque l'«esprit Montessori »... Par Claude Lelièvre...

31 Juillet 2017 , Rédigé par Mediapart Publié dans #Education, #Politique, #Pédagogie

La « bonne pioche » Blanquer invoque l'«esprit Montessori »... Par Claude Lelièvre...

La semaine dernière, le nouveau ministre de l'Education nationale s'en est encore pris ouvertement à ''l'égalitarisme'' et mezzo voice au ''pédagogisme'' tout en invoquant avec ferveur ''l'esprit Montessori''...

Jean-Michel Blanquer n'a pas manqué de recevoir pour cela les encouragements empressés de « Valeurs actuelles » (un hebdomadaire qui s'affiche comme ''libéral et conservateur'' ; et qui s'était déjà réjoui de sa nomination à la tête du ministère de l'Education nationale) : « Jean-Michel Blanquer apparaît de plus en plus être la bonne pioche du gouvernement Philippe. Critiquant à mots couverts le pédagogisme qui prévaut dans l'Éducation nationale depuis plusieurs décennies et qui a connu son acmé avec Najat Vallaud-Belkacem, Jean-Michel Blanquer précise sa pensée : "Le vrai ennemi du service public, c'est l'égalitarisme ; son ami, c'est la liberté. La liberté bien conçue favorise l'égalité'' »

A vrai dire, la charge du ministre de l'Education nationale contre « l'égalitarisme » n'a rien de bien nouveau. Elle est apparue chaque fois qu'il y a eu des tentatives pour mettre vraiment en place un « collège unique », et dès ses débuts. Jean-Michel Blanquer était encore en culotte courte au collège quand, par exemple, Jean-Marie Benoist s'en est pris avec une verve toute particulière à la création du collège unique voulu personnellement par le président de la République Giscard d'Estaing. Il accuse cette réforme  d' «aller vers le règne de l’uniformité, digne des démocraties populaires et vers la dépersonnalisation absolue, celle des steppes et des supermarchés ». Il condamne cet « égalitarisme absurde, forcené, uniformisateur ». « Ce mythe égalitaire précise-t-il est digne de ce peuple de guillotineurs que nous sommes depuis 1793, et se traduit par la culpabilisation de tout aristocratisme, de tout élitisme dans le savoir : raccourcir ce qui dépasse, ce qui excelle, voilà le mot d’ordre » (« La génération sacrifiée ; les dégâts de la réforme de l’enseignement », 1980).

En revanche l'invocation de « l'esprit Montessori » appartient en propre à Jean-Michel Blanquer : un signe des temps, de notre temps ?  « Je suis pour la créativité, la diversité des expériences. Je ne dis pas que Montessori doit être appliqué partout. D'ailleurs c'est plus l'esprit Montessori, qui doit être revisité, dans des modalités qui doivent évoluer. Au-delà du génie pédagogique qu'était Montessori, c'est sa démarche qui est importante [...]. Au lieu de voir ces expériences menées dans l'école privée comme bizarres, voire inquiétantes, j'aimerais à l'avenir qu'elles puissent être inspirantes pour le service public » ( « Matins de France Culture », 27 juillet 2017). Et le nouveau ministre de l'Education nationale précise : « Mon fil directeur, c'est d'abord une philosophie de l'éducation, qui mène à la liberté. Ce qui donne sens à toute éducation, c'est de donner plus de liberté, d'émancipation, à l'enfant. Une liberté de construction [...]. Les conceptions universalisantes de l'égalité vont à l'encontre de l'égalité réelle […]. C'est par plus de liberté que l'on peut aller vers plus d'égalité ».

Le moins que l'on puisse dire, c'est que le choix « Montessori » peut paraître surprenant de la part d'un ministre de l'Education nationale. En effet, si l'on envisage de prendre en compte des expériences réelles mises en œuvre par des mouvements pédagogiques existants, pourquoi prendre appui sur la mouvance ''Montessori'' (pour l'essentiel en établissements privés) plutôt que sur la mouvance ''Freinet'' (qui existe bel et bien au sein de l'Education nationale) ? L'une comme l'autre ont des ''choses à dire'' (à nous dire) en matière de « liberté », de « liberté de construction » , d' « émancipation » . Il existe certes des différences. Mais c'est sans doute ce qui fait vraiment problème en l'occurrence...

Célestin Freinet loue Maria Montessori d’ « avoir rendu pratique, au moins dans une certaine mesure, l’auto-éducation des jeunes enfants [...] Mme Montessori a voulu placer ses élèves dans un milieu favorable à l’auto-éducation. […] Dans ce milieu, l’influence directe de l’institutrice est réduite au minimum. Chaque enfant s’occupe de l’objet choisi, le temps qu’il veut, et cette volonté correspond à la nécessité de la maturité intime de l’esprit, maturité qui demande un exercice constant, prolongé dans le temps. Aucun guide, aucun maître ne pourrait deviner l’exigence intime de chaque élève et le temps de maturation nécessaire à chacun ; mais c’est l’enfant lui-même qui nous les révèle dans la liberté. » (« Ecole émancipée » n°29, 19 avril 1925, pp 379-380)

En définitive, Célestin Freinet partage avec Maria Montessori un même ''matérialisme pédagogique'' ; mais il porte un jugement contrasté sur le matériel de la pédagogue au regard de la liberté de l’enfant. Et cela parce que, chez Freinet, il y a non seulement des ''outils physiques'', mais aussi des ''outils sociaux'' (correspondance interscolaire, responsabilité d'ateliers, conseils de coopérative...). Le maître mot revient en définitive à la ''coopération''. Et ce n'est pas un détail  pour ce qui concerne la conception de la liberté qui est effectivement mise en œuvre (découverte et ''expérimentée'' par les élèves eux-mêmes) .

C'est vraiment fondamental, pour Freinet et les siens, aussi bien dans le domaine politique que pédagogique. La première tâche assignée à l'Ecole de la troisième République était de faire des ''républicains''. Pour Freinet et les siens, il faut préparer à une ''République sociale'', voire ''socialiste'', en tout cas ''démocratique''. Et un vecteur majeur pour cela est la « coopération ». La « coopération » entre les élèves, en vue d'une responsabilisation progressive par le collectif, dans le collectif, pour le collectif. Mais aussi une « coopération » entre les instituteurs eux-mêmes pour qu'ils partagent leurs valeurs, leurs outils , leurs expériences «  afin que la libération pédagogique soit l'oeuvre des éducateurs eux-mêmes », et soit pleinement et effectivement une libération à la fois pédagogique et politique.

Mais on est là, à l'évidence, aux antipodes de « la liberté » versus Jean-Michel Blanquer (ou « Valeurs actuelles ») qui prend « une drôle de liberté » en tant que ministre de l'Education nationale.

Claude Lelièvre

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