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Vivement l'Ecole!

Enseigner, c'est vivre!...

5 Juillet 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Education

Enseigner, c'est vivre!...

Texte écrit et publié sur le site de Philippe Meirieu le 23 septembre 2006.

Je n'en retire pas une virgule, onze années plus tard...

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Enseigner, c'est vivre!

Je suis tombé dans l'enseignement comme Obélix dans la potion de son druide bien aimé. Mon arrière-grand père, mon grand père et mon père étaient instituteurs, "hussards noirs de la République". Seul mon père a souhaité un jour sortir du rang et devenir Inspecteur de l' Education Nationale. Je lui en ai, pendant un temps, terriblement voulu.

Partis en Algérie pendant les années de sang, de 1955 à 1960, mes parents m'ont fait naître dans cette  Algérie française  qui n'était française que par la volonté des colons puis de l'armée. Je n'ai aucun souvenir de mon pays natal, l'ayant quitté à l'âge de trois ans  pour le Maroc où sont restés mes plus beaux souvenirs. Jusqu'au jour où mon père, triomphant, nous a annoncé, à ma mère et à moi, qu'il avait décroché le concours d' Inspecteur. J'avais seize ans et ce succès signifiait le retour en France. Un monde s' écroulait ! J'ai compris, plus tard, qu'on n'est pas du pays de sa nationalité, mais du pays où l'on a son passé, ses amis d'enfance et ses premières amours, du pays de son école et des ses maîtres. J'aime la France, bien entendu ! Mais mon coeur a laissé sa trace dans le sable des plages d'El Jadida et de Casablanca, à tout jamais.

Je vois encore mon père, assis à la table de la cuisine, corrigeant les copies pendant que je faisais mes devoirs. C'est tellement mieux d'avoir son père pour demander de l'aide et obtenir réponse. Nombre de mes élèves, en rentrant chez eux, n'ont pas cette chance. Je le regardais, du coin de l'oeil, appliqué à toujours expliquer telle erreur, en rouge, «la couleur du maître et des empereurs de Chine» disait il. Et la soirée s'écoulait, sans télévision. Les nouvelles de France n'étaient audibles, sur France Inter, qu'à partir de neuf heures du soir, et encore ! On écoutait le Pop club de José Arthur... Alors je dévorais les livres comme autant de délicieux loukoums. Il fut mon premier maître.

Ma mère ne travaillait pas, comme on dit bêtement d'une femme qui ne perçoit pas un salaire. Elle a travaillé à m'élever, dans le respect absolu du Maroc, dont j'ai appris la langue, dont j'ai apprécié les coutumes. Chez moi, le jeudi, les amis s'appelaient David, Khadija, Antonio et Jean-Pierre. Jamais nous ne faisions de différences entre juifs, musulmans et chrétiens. Certaines familles françaises nous le reprochaient. Il en aurait fallu bien plus pour impressionner mes parents. Cela me peine d'entendre aujourd'hui dans le pays de Voltaire toutes les intolérances, les soupçons savamment entretenus, les haines. Je ne comprends pas. Je ne peux pas comprendre. Mes amis avaient leurs confessions mais surtout un coeur, un regard et des mots qui me bercent encore. D'illusions ? Peut être...

C' est au Maroc que j'ai entendu pour la première fois le mot pédagogie. Je me souviens très bien des discussions animées le dimanche à la plage entre mon père et ses collègues. Ah Célestin Freinet ! C'est qu'ils en seraient presque venus aux mains, ces grands enfants ! Mais tout se terminait avec l'accent de là-bas dans des éclats de rire... Et du haut de mes dix ans, je me disais déjà que cela devait être un sacré métier si l'on en parlait même le dimanche à la plage. Et ce Freinet devait être quelqu'un d'importance. Peut être qu'il viendrait un jour dîner à la maison ! Plus tard j'entendrai aussi le nom de Philippe Meirieu. Mon père lui vouait une grande admiration.

« Papa, je veux être professeur plus tard. »

Je crois que si j'avais annoncé avoir découvert le trésor des Etrusques, il en aurait été moins fier !

« Mon fils, tu empruntes un chemin noble et difficile mais, écoute moi bien, mon fils - je l'entends encore - si tu es professeur, il faudra, tu m'entends bien, il faudra que tu aimes avant toute chose, avant toi même, avant ta future femme, que tu aimes tes élèves ! Il n'y a pas d'enseignement sans amour ! Enseigner, c'est vivre  et on ne vit pas sans amour ! Tu as compris mon fils ? »

Il avait raison mon père. Il est parti le 4 septembre 2005, le jour de la rentrée, sans prévenir. Le jour de la rentrée ! Il m'a fait ça, à moi ! Je suis certain qu'il l'a fait exprès pour que je pense à lui à chaque début d'année scolaire. Il aurait pu en faire moins le bougre !

Ma mère l'a suivi le 8 janvier 2006. Elle me laissait lire tard le soir. Ils sont restés près de moi pendant toutes mes années d'études. Ils sont près de moi chaque jour.

Je souhaite à tous les enfants de France de trouver leurs parents le soir en rentrant de l'école...

Il faut que je pense à photocopier l'acte I, scène 4 d' Andromaque pour mes troisièmes...

C'est curieux comme la tragédie prend toute son ampleur, toujours, au soleil !

Christophe Chartreux 

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