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Vivement l'Ecole!

La France s'ennuie...

18 Juin 2017 , Rédigé par Pierre Viansson-Ponté Publié dans #Education, #Politique, #Histoire

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Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c'est l'ennui.  Les Français s'ennuient. Ils ne participent ni de près ni de loin aux  grandes convulsions qui secouent le monde, la guerre du Vietnam les  émeut, certes, mais elle ne les touche pas vraiment. Invités à réunir "un milliard pour le Vietnam",  20 francs par tête, 33 francs par adulte, ils sont, après plus d'un an  de collectes, bien loin du compte. D'ailleurs, à l'exception de quelques  engagés d'un côté ou de l'autre, tous, du premier d'entre eux au  dernier, voient cette guerre avec les mêmes yeux, ou à peu près. Le  conflit du Moyen-Orient a provoqué une petite fièvre au début de l'été  dernier : la chevauchée héroïque remuait des réactions viscérales, des  sentiments et des opinions; en six jours, l'accès était terminé.

Les  guérillas d'Amérique latine et l'effervescence cubaine ont été, un  temps, à la mode; elles ne sont plus guère qu'un sujet de travaux  pratiques pour sociologues de gauche et l'objet de motions pour  intellectuels. Cinq cent mille morts peut-être en Indonésie, cinquante  mille tués au Biafra, un coup d'Etat en Grèce, les expulsions du Kenya,  l'apartheid sud-africain, les tensions en Inde : ce n'est guère que la  monnaie quotidienne de l'information. La crise des partis communistes et  la révolution culturelle chinoise semblent équilibrer le malaise noir aux Etats-Unis et les difficultés anglaises.

De  toute façon, ce sont leurs affaires, pas les nôtres. Rien de tout cela  ne nous atteint directement : d'ailleurs la télévision nous répète au  moins trois fois chaque soir que la France est en paix pour la première  fois depuis bientôt trente ans et qu'elle n'est ni impliquée ni  concernée nulle part dans le monde.

La jeunesse s'ennuie. Les  étudiants manifestent, bougent, se battent en Espagne, en Italie, en  Belgique, en Algérie, au Japon, en Amérique, en Egypte, en Allemagne, en  Pologne même. Ils ont l'impression qu'ils ont des conquêtes à entreprendre, une protestation à faire entendre, au moins un sentiment de l'absurde à opposer à l'absurdité, les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d'Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l'homme.

Quant  aux jeunes ouvriers, ils cherchent du travail et n'en trouvent pas. Les  empoignades, les homélies et les apostrophes des hommes politiques de  tout bord paraissent à tous ces jeunes, au mieux plutôt comiques, au  pire tout à fait inutiles, presque toujours incompréhensibles.  Heureusement, la télévision est là pour détourner  l'attention vers les vrais problèmes : l'état du compte en banque de  Killy, l'encombrement des autoroutes, le tiercé, qui continue d'avoir le dimanche soir priorité sur toutes les antennes de France.
Le général de Gaulle s'ennuie. Il s'était bien juré de ne plus inaugurer les chrysanthèmes et il continue d'aller, officiel et bonhomme, du Salon de l'agriculture à la Foire de Lyon. Que faire d'autre ? Il s'efforce parfois, sans grand succès, dedramatiser  la vie quotidienne en s'exagérant à haute voix les dangers extérieurs  et les périls intérieurs. A voix basse, il soupire de découragement  devant " la vachardise " de ses compatriotes, qui, pourtant, s'en  sont remis à lui une fois pour toutes. Ce qui fait d'ailleurs que la  télévision ne manque pas une occasion de rappeler que le gouvernement est stable pour la première fois depuis un siècle.

Seuls  quelques centaines de milliers de Français ne s'ennuient pas :  chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans écrasés par le progrès,  victimes de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en  plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si  absorbés par leurs soucis qu'ils n'ont pas le temps de s'ennuyer, ni d'ailleurs le cœur à manifester et à s'agiter. Et ils ennuient tout le monde. La télévision, qui est faite pour distraire, ne parle pas assez d'eux. Aussi le calme règne-t-il.

La réplique, bien sûr, est facile : c'est peut-être cela qu'on appelle, pour un peuple, le bonheur. Devrait-on regretter  les guerres, les crises, les grèves ? Seuls ceux qui ne rêvent que  plaies et bosses, bouleversements et désordres, se plaignent de la paix,  de la stabilité, du calme social.

L'argument est fort. Aux pires  moments des drames d'Indochine et d'Algérie, à l'époque des  gouvernements à secousses qui défilaient comme les images du  kaléidoscope, au temps où la classe ouvrière devait arracher la moindre concession par la menace et la force, il n'y avait pas lieu d'être particulièrement fier  de la France. Mais n'y a-t-il vraiment pas d'autre choix qu'entre  l'apathie et l'incohérence, entre l'immobilité et la tempête ? Et puis,  de toute façon, les bons sentiments ne dissipent pas l'ennui, ils  contribueraient plutôt à l'accroître.

Cet état de mélancolie devrait normalement servir l'opposition. Les Français ont souvent montré qu'ils aimaient le changement pour le changement, quoi qu'il puisse leur en coûter. Un pouvoir de gauche serait-il plus gai que l'actuel régime ? La tentation sera sans doute de plus en plus grande, au fil des années, d'essayer, simplement pour voir, comme au poker. L'agitation passée, on risque de retrouver la même atmosphère pesante, stérilisante aussi.

On ne construit rien sans enthousiasme. Le vrai but de la politique n'est pas d'administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d'exprimer en lois et décrets l'évolution inévitable. Au niveau le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir des horizons, de susciter des élans, même s'il doit y avoir un peu de bousculade, des réactions imprudentes.

Dans  une petite France presque réduite à l'Hexagone, qui n'est pas vraiment  malheureuse ni vraiment prospère, en paix avec tout le monde, sans  grande prise sur les événements mondiaux, l'ardeur et l'imagination sont  aussi nécessaires que le bien-être et l'expansion. Ce n'est certes pas  facile. L'impératif vaut d'ailleurs pour l'opposition autant que pour le  pouvoir. S'il n'est pas satisfait, l'anesthésie risque de provoquer la consomption. Et à la limite, cela s'est vu, un pays peut aussi périr d'ennui.

Pierre Viansson-Ponté, 15 mars 1968

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En 2017, le même ennui doublé d'une désespérance est lisible dans l'abstention et dans cette expression entendue si souvent:

"Je n'irai pas voter parce que cela ne changera rien à ma situation".

Alors viennent le fatalisme et le découragement...

Du découragement à la révolte, il ne suffit parfois que du prétexte, que de l'étincelle...

Ne vous avisez pas, ministres, d'interdire aux garçons de rejoindre les filles dans les dortoirs des internats...

En 1968, ce fut l'une des étincelles...

A quoi tiennent, n'est-ce pas, les révolutions?...

Christophe Chartreux

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