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Vivement l'Ecole!

Raphaël Glucksmann : « Nous avons évité la mort clinique, mais la maladie, elle, demeure »...

8 Mai 2017 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Politique

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EXTRAIT

Dans une tribune au « Monde », l’essayiste craint que la philosophie individualiste portée par Emmanuel Macron ne suffise pas à vaincre les maux qui affligent la France.

L’Ode à la joie, qui accompagna le 7 mai au soir les premiers pas du président Emmanuel Macron, ne retentit pas seulement dans la cour du Louvre. Il résonna bien au-delà de nos frontières. La 9e Symphonie de Beethoven envoya au monde un message fort : oui, le tsunami nationaliste qui balaie notre continent depuis des années peut être vaincu.

Aussi pouvons-nous être fiers ce matin. Fiers de ne pas avoir suivi les exemples américain et britannique, polonais ou hongrois, fiers d’avoir défié l’ingérence de Vladimir Poutine, parrain d’une internationale d’extrême droite qui volait jusqu’ici de succès en succès, fiers de ne pas être tombés dans le piège de Daech et de ne pas avoir laissé nos peurs, ô combien légitimes, ébranler nos convictions démocratiques.

Les Français ont rejeté massivement le repli sur soi et la haine de l’autre. Il serait dommage de ne pas s’en réjouir. Nous aurions tort cependant de nous laisser aller à l’allégresse ou à l’hubris, tort d’oublier la menace, bien réelle, contre laquelle nous avons su nous mobiliser et tort, surtout, d’ignorer les causes profondes de cette menace. Comme l’aurait proclamé Léon Blum en 1936 : « Enfin les difficultés commencent ! »

(...)

Un vote de classe ?

Il y a dans notre pays des fractures, des inégalités, des failles béantes qui nourrissent le Front national et qui ne disparaissent pas par la magie d’un vote syncrétique. Lorsque la ville dans laquelle j’habite opte à 90 % pour Emmanuel Macron et qu’à une heure et demie de route, dans des bourgs picards socialement à l’agonie, Marine Le Pen l’emporte largement, comment ne pas saisir que deux France s’opposent ? Lorsque 83 % des cadres supérieurs font le même choix que moi et que 63 % des ouvriers ayant voté font le choix inverse, comment ne pas y voir un vote de classe ?

Si le clivage gauche-droite a du plomb dans l’aile, le clivage inclus-exclus est plus parlant que jamais. Les cartes électorales de 2017 nous rappellent avec force que les classes socioculturelles existent. Et que celle à laquelle j’appartiens n’a pas du tout le même rapport à la mondialisation, à l’ouverture des frontières, à l’Union européenne, que le prolétariat.

(...)

De quoi souffrent principalement nos démocraties aujourd’hui ? D’une excroissance ou d’un rétrécissement de l’espace public ? La mondialisation financière, la mise à mal des structures collectives traditionnelles (partis, syndicats, Eglises…) et l’illusion de la fin de l’Histoire, qui évacua la politique du poste de commandement, ont fait triompher depuis trente ans les logiques privées dans les faits comme dans les têtes. Dans les discours des entrepreneurs (c’est naturel) comme dans ceux des politiques (c’est légèrement moins naturel). Les questions du « moi » – pourquoi payer des impôts ? Pourquoi avoir un code du travail contraignant ? Comment devenir millionnaire ? – l’ont progressivement emporté sur les revendications égalitaires du « nous ».

Le tabouret des démocraties libérales menace donc de tomber dans le néant de l’atomisation (produisant toujours plus de tentation autoritaire). Et on peut légitimement douter qu’une philosophie individualiste, même dans ses aspects les plus progressistes, relève ce tabouret et rétablisse l’équilibre perdu. A l’ère du délitement du lien civique et du réchauffement climatique qui imposent le retour aux communs, elle semble très ancrée dans les années 1980.

La victoire d’Emmanuel Macron nous permet de poser ce débat dans un cadre démocratique et européen préservé. L’imminence du danger lepéniste étant repoussée pour un temps, nous ne sommes plus condamnés à le mettre entre parenthèses au nom de l’antifascisme. Pour ne pas refaire le castor dans cinq ans, menons-le à son terme. Sans caricature ni fascination.

Raphaël Glucksmann

Tribune à retrouver dans son intégralité en cliquant ci-dessous (pour abonnés)

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