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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Ruwen Ogien...

6 Mai 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Philosophie

Peut-on philosopher sur l’amour sans  « tuer le sujet », c’est-à-dire sans lui ôter ce qui fait sa saveur, son  mystère, son importance dans nos vies ?

La  philosophie, avec ses concepts abstraits et ses schémas de pensée  généraux, peut-elle saisir ce qu’il y a de charnel, de sensuel,  d’émotionnel, de particulier dans chaque histoire d’amour.

Pour certains penseurs, la réponse est clairement « non ».

Si  on me passe l’image, je dirais que, pour eux, réfléchir sur l’amour  avec les outils rationnels de la philosophie, ce serait comme essayer de  capturer une infinité de poissons minuscules qui nagent dans tous les  sens avec un filet à grosses mailles.

Un projet vain et un peu ridicule.

Ils  estiment que la poésie, la nouvelle, le cinéma, le roman (avec des  allusions autobiographiques de préférence) sont des genres bien mieux  adaptés pour parler d’amour, en raison de leur absence de prétention  théorique et de leur sensibilité aux aspects corporels, singuliers, de toute activité humaine.

Ils  considèrent que les théories générales et abstraites de l’amour  produites par les philosophes sont autodestructrices, parce qu’elles  font disparaître ce qu’elles cherchent à expliquer : le caractère unique  de chaque rencontre amoureuse, l’intensité des émotions qu’elle suscite.

Martha  Nussbaum l’écrit à sa façon claire et directe : « Nous avons suggéré  que les théories sur l’amour, et tout particulièrement les théories  philosophiques, ne nous offrent pas ce que nous découvrons dans les  histoires [d’amour] parce qu’elles sont trop simples. »

Roland  Barthes est évidemment plus obscur et plus tortueux, mais il dit à peu  près la même chose : « L’amour (le discours amoureux) : cela même dont  le propre est de résister à la science, à toute science, à tout discours  de l’unification, de la réduction, de l’interprétation. »

Je suis en désaccord complet avec ces affirmations.

Elles  font de l’amour une sorte d’exception par rapport à toutes les autres  questions existentielles sans proposer de justification solide à ce  traitement sélectif.

Personne ne  semble penser que philosopher sur la nostalgie, la finitude ou l’ennui  conduira nécessairement à appauvrir ces sentiments, à les remplacer par  des généralités intellectuelles.

Personne  (à part quelques stoïciens) ne semble croire que réfléchir  rationnellement sur la souffrance ou la solitude aboutira à les faire  disparaître de nos vies (ce qu’on pourrait regretter par ailleurs).

Pourquoi n’en va-t-il pas de même pour l’amour ?

Pourquoi cette exception ?

À  mon avis, elle a pour origine le fait que, selon certains philosophes,  la connaissance de l’amour doit être aussi intuitive, spontanée,  émotionnelle que l’amour lui-même.

Or  cette proposition est loin d’être évidente. Elle ne fait que conforter,  sans aucun argument à l’appui, des préjugés anti-intellectuels. Je ne  vois donc pas pourquoi il faudrait la prendre au sérieux  philosophiquement.

D’autres objections au projet de philosopher sur l’amour, ou de proposer des théories de l’amour me paraissent moins douteuses.

Ainsi,  on pourrait accuser la philosophie de l’amour de rester prisonnière de  l’idée que l’amour et le bien, c’est la même chose.

Cette idée s’exprimerait dans la conviction, dont les sources chrétiennes ont été souvent soulignées, qu’il ne peut pas y avoir de « mauvais amour », car aimer c’est toujours bien, même lorsque l’objet de l’amour est un ennemi ou une crapule qui ne mérite pas l’attention affectueuse qu’on lui donne.

Vladimir  Jankélévitch a exprimé ce point de vue avec sa verve habituelle : « Il  est moral d’aimer, quel que soit l’aimé, et même si l’aimé n’est pas  aimable, c’est-à-dire ne mérite pas l’affection que nous lui portons :  car l’amour s’il est sincère et passionné a une valeur catégorique et  justifie à lui seul les aberrations de l’amant. Une fois au moins dans  sa médiocre vie l’homme le plus sec, tandis qu’il était amoureux, aura  connu la grâce de vivre pour un autre. »

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