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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Pierre Adrian...

14 Avril 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Pierre Adrian...

Battu par le vent, le scapulaire de Pierre fouette sur son habit. On dirait une mouette prête à s’envoler. Au sommet du col d’Osquich, en Pays basque, on est encore bien loin de l’Océan. De mouettes il n’y a pas. Ce sont bien les vautours et leur brun rouille que nous apercevons aussitôt en grimpant par la route en pierre blanche, criblée de nids-de-poule. On croit à une rangée de statues, impassibles, les serres agrippées à leur socle. Le bec alarmant. Ils rôdent en meute. Dans le vide qui nous entoure, au milieu de cette terre chauve, ce trop-plein de ciel, les vautours se lèvent d’un coup. Ces rochers s’évadent sans un murmure, d’un vol lourd qui frôle d’abord la terre, puis fonce vers le lointain grisâtre. Ils vont traîner leur rapacité ailleurs.

La marche est usante pour atteindre le crâne du col d’Osquich et la chapelle Saint-Antoine. Le vent se lâche. Les bourrasques mordent la peau, fouaillent le visage d’une pluie mauvaise. Nous sommes en Soule, la plus discrète des provinces du Pays basque, cernée par les deux Navarre. Pierre est né en Béarn, un peu plus loin. Mais il veut me montrer ce pays aux balcons et volets rouges, purpurins. Les routes qui réclament l’Atlantique, la pierre de grès rose. Depuis une semaine, c’est la première fois que je quitte la vallée. Et naît déjà une impression de manque. Quelques jours, à peine, suffisent pour nouer en moi une intimité avec le relief. Partir, c’est interrompre ce dialogue. Je crois que le regard, habitué à de tels éléments – premières pentes, estives, sommets et neiges éternelles –, crée une dépendance. Ainsi en est-il aussi des vies insulaires ou côtières. On se sépare de la mer avec déchirement. On n’accepte plus l’horizon d’une plaine. Ici, comme un enfant quitte, maladroit, les jupes de sa mère, je perds un abri. Une idée des hauteurs. Je laisse un toit. Hors de la vallée, le ciel est trop vaste. Je manque de repères. Il n’y a plus ces colosses qu’on retrouve au matin, l’anormalité des flancs contre lesquels on se cache. D’un seul coup, la vie paraît bien fade, plate. Vers où lever les yeux ?

Pourtant la Soule reste pyrénéenne, et depuis le col d’Osquich on domine un paysage bistré, en dépression. Un amas de sargasses rousses et mouillées qui court vers la chaîne. « On a le pic d’Anie à portée de main », fait remarquer Pierre en tendant le bras.

La chapelle Saint-Antoine s’allonge en haut du col. Une plaque blanc lunaire comme un objectif deviné à la longue-vue au pied de la montée. De loin, j’ai cru que le clocher avait été foudroyé, se profilant comme du fil de fer tortueux. Mais c’est un clocher à trois pointes, dit trinitaire, qui prolonge la façade de la chapelle. Arrivé au faîte du col, la respiration coupée, Pierre me raconte : « Mes parents étaient instituteurs. Ils se sont mariés en 1925. À l’époque, ils devaient passer par le nord de la France, car la région était déficitaire en instits. Après, ils sont rentrés ici. En 1930, ils n’avaient pas d’enfants. Alors ils sont venus tous les deux en pèlerinage jusqu’ici, à la chapelle Saint-Antoine. Neuf mois plus tard, ma grande sœur est née. En fait, ils n’ont jamais su compter les périodes de fécondité et de stérilité. Ils ne comprenaient pas... Mais je pense que la foi les a tout de même aidés. »

Chez Pierre, la religion n’avait donc rien d’étranger. Elle était une des grandes questions familiales. Et là où certains s’éloignent de Dieu à cause de la famille, lui s’en est approché.

« Je me souviens, quand j’avais dix ans, un jour où nous étions tous aux champs, papa nous appelle et nous montre une fourmilière. Il dit : “Avant de la renverser, je vais vous faire voir les merveilles de la Création.” Pour lui, c’était un moyen de nous parler de Dieu. J’ai gardé ce souvenir-là en tête. Et je voyais papa faire sa prière tous les soirs, embrasser la statue de la Vierge. Il était le seul instituteur croyant du pays. Et avant le concile Vatican II, les curés voyaient déjà les églises se vider à cause du latin. »

Pierre interrompt sa marche.

« D’ailleurs, je me souviens des pleurs de mes parents au retour de leur première messe en français. Ils disaient : “Comment l’Église a-t-elle pu nous priver pendant tant d’années de cette joie ?...” Enfin le prêtre ne leur tournait plus le dos pendant l’office. Ils comprenaient chaque mot, et on disait la consécration devant eux. Pour eux. Mes parents étaient bouleversés.

– À quel moment se sent-on appelé à devenir prêtre ? Je ne sais pas... J’imagine qu’il faut une grâce, comme une révélation soudaine. Est-ce qu’on choisit vraiment ?

– Il y a un moment qui a poussé ma décision, bien sûr. C’était en 1954. Nous avons enterré le curé du village. Je me souviens, j’avais douze ans. Je voulais mieux aimer Jésus. Et ça ne m’a plus quitté. Je suis entré au séminaire à dix-huit ans, ce qui était assez tardif à l’époque. On entrait au petit séminaire à douze. J’y ai vécu des années de bonheur indicible, d’illumination. Le séminaire ressemblait à un monastère, avec son silence, sa vie de contemplation. J’ai surtout appris à reconnaître l’intelligence du cœur. »

Moi, j’imagine volontiers qu’il faudrait avoir tout vécu avant de connaître la vocation de Pierre. Mais la vocation, justement, est un appel qui ne surgit jamais quand on est prêt. Pierre n’a pas tout vécu. Au contraire. L’homme a trop de vices pour qu’un prêtre les connaisse tous. Il y a certains de mes faux pas auxquels Pierre ne saura jamais répondre. Il garde en lui cette innocence qu’on travestit trop souvent en naïveté. Elle m’éloigne de lui. C’est pourtant un luxe d’être passé à côté de certaines choses. La connaissance vaut aussi par l’expérience des actes manqués. Il faut avoir toute sa vie ignoré certaines faiblesses pour approcher la pureté. Mais je suis bien décidé à fouiller davantage, à ne pas lâcher Pierre en route. Je veux comprendre. Dans le monde du soi, pourquoi se met-on, justement, à vivre pour autre chose que pour soi ? Pour un Autre qu’on ne voit pas ? Je veux comprendre, car, moi aussi, j’ai cherché. Si Dieu existe, pourquoi ne se révèle-t-Il pas aussi à ceux qui Le guettent ? Quelle iniquité... J’ai cherché, mais je ne L’ai pas trouvé. Alors, ils doivent dire, ceux qui savent, et devinent cette présence à leurs côtés. Où L’ont-ils rencontré ? Ils ne connaissent pas leur chance.

Autour de nous, le pays s’affole dans les coups de vent. La pluie qui éclaboussait par saccades tombe dru. Et les murs fiévreux de la chapelle dégoulinent. Ils suent.

Pierre poursuit :
« Le cérébral est l’ennemi du cœur. Tu ne viendras pas à la foi par l’intelligence. Par les livres, la philosophie, la théologie. Je crois que l’intellectuel ne voit que la pointe émergée de l’iceberg. Alors qu’avec le cœur, je dépasse mes schémas. Les murs tombent, un à un, par pans entiers.

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