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Vivement l'Ecole!

A Lire... Sabine Melchior-Bonnet Les Grands Hommes et leur mère. Louis XIV, Napoléon, Staline et les autres...

7 Avril 2017 , Rédigé par Liberation Publié dans #Culture, #Art

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Le destin d’un grand homme se dessine-t-il dès l’enfance ? Sabine Melchior-Bonnet, spécialiste d’histoire moderne et contemporaine, montre dans son livre que derrière tout héros, qu’il soit grandiose ou maudit, il y a… une mère. Au terme de narrations passionnantes et très nuancées, l’auteure conclut (à propos de la mère de Martin Luther King) : «C’est le sort de beaucoup de mères de grands hommes que de rester dans l’obscurité.» D’une plume extrêmement alerte, elle nous fait vivre - comme autant de petites nouvelles, les relations entre d’illustres rejetons (Louis XIV, Napoléon, Staline ou Hitler) que tout le monde croit connaître, et leurs mères, personnages secondaires dont - à quelques exceptions près, comme Agrippine, mère de Néron, ou encore la mère de Sartre - pas grand monde n’a entendu parler.

Emprise. Ce n’est pas pour rien que ce livre est celui d’une historienne. C’est bien plus qu’une succession d’histoires que nous découvrons : l’étude de l’expression du sentiment maternel au fil des siècles en Occident. Le cordon ombilical, intime et fondateur, parfois si difficile à rompre, a-t-il une histoire ? «Appartenant au domaine de la vie privée, il n’a eu pendant longtemps que bien peu de visibilité, annexé aux préoccupations domestiques et matérielles - nourrir, soigner, éduquer -, défini par les devoirs sociaux et encadré par des liens plus larges de lignage et de parenté.» Et pourtant il est bel et bien inscrit dans un système de représentations des relations entre mères et fils, qui se décline de manière à la fois prescrite et variée au fil des siècles : la mère de Louis XIII n’aimait pas son fils comme l’a fait la mère de Churchill ! Freud fut lui-même très discret sur son attachement à sa mère, Amalia, passant sous silence toute trace d’agressivité vis-à-vis de cette femme volontaire que ses proches décrivaient comme une personnalité tyrannique. Coïncidence ou influence, à la même époque, écrit Sabine Melchior-Bonnet, la littérature s’est employée à démythifier l’amour filial et l’emprise des mères, ces effrayantes «syllabes dans lesquelles se cachent les puissantes déesses qui échappent au temps et au lieu»,selon André Breton.

Bien avant le complexe d’Œdipe, les histoires singulières proposées dans ce livre interrogent les enjeux de l’amour maternel «parcours ouverts, choisis à plusieurs époques […] depuis la captivité du fils incapable de se délivrer du lien, jusqu’à l’affrontement et la révolte, en passant par le détachement et l’indifférence». L’auteure se passionne évidemment davantage pour le XVIIIe siècle que pour le XXe. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir des vues très clairvoyantes sur la famille du XXIe siècle, organisée selon des formes inédites où la tendresse, l’attention et l’autorité ne sont l’apanage ni d’un père ni d’une mère ; et où la reconnaissance des familles homoparentales a rendu caducs bien des tabous.

Obstination. On dévorera d’une traite les chapitres qui relatent les relations parfois tragiques entre les rois de France et leurs mères : de Louis XIII «Ou comment se débarrasser d’une mère sans la tuer ?» , à Marie-Antoinette («La louve et son louveteau») en passant par Anne d’Autriche et Louis XIV «Ou comment marier "le plus grand et le plus aimable roi du monde"». Les chapitres sur Staline et Hitler sont un peu laconiques, mais l’auteure signale que ces deux dictateurs ont ceci de commun qu’ils ont cherché l’un et l’autre avec méthode et obstination à faire disparaître toutes les informations concernant leur jeunesse. Le chapitre sur Churchill et sa mère («Un ver luisant et une étoile filante») est drôle et instructif ; et combien émouvant celui sur Alberta et Martin Luther King, «Une héroïne silencieuse et son fils».

Que restera-t-il au XXIe siècle du fameux complexe d’Œdipe : «Un père anatomique sera-t-il une mère psychique ?» se demande l’auteure, qui cite ces lignes d’une analyste dans un numéro de la revue Penser/Rêver (2013), consacré à ce thème. Un livre qui fera date.

Geneviève Delaisi de Parseval

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