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Vivement l'Ecole!

Camus et le silence déraisonnable du monde...

1 Mars 2017 , Rédigé par France Culture Publié dans #Philosophie

Notre invitée Marylin Maeso nous suggère que chez Camus, le silence est vide de sens mais rempli des sons et des bruits du monde. Et il faut bien faire silence pour écouter correctement le monde…

Le silence chez Albert Camus est pluriel : il est avant tout le silence déraisonnable du monde, sourd et muet, incapable de répondre aux appels de l’homme. Mais c’est aussi le silence politique des hommes qui ne parviennent plus à dialoguer entre eux, prisonniers de la terreur du 20ème siècle. Enfin, c’est le silence de la mère qui aime son enfant sans passer par les mots.

Le texte du jour

« La mère de l’enfant restait aussi silencieuse. En certaines circonstances, on lui posait une question : « À quoi tu penses ? » « À rien », répondait-elle. Et c’est bien vrai. Tout est là, donc rien. Sa vie, ses intérêts, ses enfants se bornent à être là, d’une présence trop naturelle pour être sentie. Elle était infirme, pensait difficilement. Elle avait une mère rude et dominatrice qui sacrifiait tout à un amour-propre de bête susceptible et qui avait longtemps dominé l’esprit faible de sa fille. Emancipée par le mariage, celle-ci est docilement revenue, son mari mort. Il était mort au champ d’honneur, comme on dit. En bonne place, on peut voir dans un cadre doré la croix de guerre et la médaille militaire. L’hôpital a encore envoyé à la veuve un petit éclat d’obus retrouvé dans les chairs. La veuve l’a gardé. Il y a longtemps qu’elle n’a plus de chagrin. Elle a oublié son mari, mais parle encore du père de ses enfants. Pour élever ces derniers, elle travaille et donne son argent à sa mère. Celle-ci fait l’éducation des enfants avec une cravache. Quand elle frappe trop fort, sa fille lui dit : « Ne frappe pas sur la tête. » Parce que ce sont ses enfants, elle les aime bien. Elle les aime d’un égal amour qui ne s’est jamais révélé à eux. Quelquefois, comme en ces soirs dont lui se souvenait, revenue du travail exténuant (elle fait des ménages), elle trouve la maison vide. La vieille est aux commissions, les enfants encore à l’école. Elle se tasse alors sur une chaise et, les yeux vagues, se perd dans la poursuite éperdue d’une ramure du parquet. Autour d’elle, la nuit s’épaissit dans laquelle ce mutisme est d’une irrémédiable désolation.

Albert Camus, Œuvres Complètes, Paris, Gallimard, 2006, tome 1, pp.49-50.

Suite et fin en cliquant ci-dessous

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