Benoît Hamon imaginait-il, un soir d’août 2016, alors qu’il annonçait sa candidature à la primaire de la gauche, que son programme déclencherait, six mois plus tard, une guerre idéologique générationnelle ? Un conflit d’idées opposant les «p’tits cons» aux éternels vieux sages, ces derniers étant défendus par les éditorialistes des plateaux télé : sur BFM, Bruno Jeudy qualifie le projet du candidat socialiste d’«utopique» ; «irréaliste», ajoute Ruth Elkrief ; «surréaliste», surenchérit Franz-Olivier Giesbert sur France 2, avant qu’Alain Duhamel, sur RTL, enfonce le clou : «Il fait rêver en promettant la lune à tout le monde.» En revanche, les semelles de ces gens sont bien accrochées au sol lorsqu’ils sacrent Nicolas Sarkozy, François Hollande et tous les rejetons d’une politique héritée du Général, dont il faudrait encore aujourd’hui se référer aveuglément comme si 2017 était la continuité directe de 1958.

Alain Duhamel, Ruth Elkrief, Franz-Olivier Giesbert, Bruno Jeudy et tous nos parents sont issus de générations où il y avait tellement de travail qu’ils étaient en position de force pour négocier leur salaire. Ils ont vécu en croyant que toute société, pour fonctionner, doit s’organiser autour de valeurs honorables telles que les sacrifices et l’investissement. C’est sans doute pour cela que «leurs» candidats, François Fillon (ou son remplaçant éventuel), Manuel Valls, Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen continuent de n’avoir que pour seul leitmotiv «le plein-emploi», articulé sur un temps de travail toujours plus important.

Nous, jeunes irresponsables, ne sommes pas de ceux-ci qui pensent encore viable une politique qui tourne le dos au sens de l’histoire, dépassés qu’ils sont par les mutations technologiques et numériques que nous épousons, plus ou moins inconsciemment. Ils regardent le monde de 2017 avec des yeux de 1973, quand nos yeux de 2017 nous portent à regarder vers 2040.

Non, les jeunes qui tendent l’oreille lorsqu’on leur parle de revenu universel d’existence ne sont pas des traîne-savates, heureux de pouvoir rester tranquillement à la maison tandis que tomberait chaque mois dans leur portefeuille 750 euros consacrant le règne de l’oisiveté et de l’assistanat. Si l’épanouissement personnel et toutes les mécaniques économiques et sociales qui l’activent doivent continuer à être perçus à travers le prisme du travail, alors le partage de celui-ci s’impose comme une obligation face à son inévitable raréfaction. Ce que les jeunes, qui se sont déplacés en masse pour sacrer Benoît Hamon, vivent quotidiennement : cinq années en moyenne après la fin des études pour trouver un emploi stable, parfois précaire, souvent sous-qualifié ; 18,4 % des moins de 25 ans de l’Union européenne aujourd’hui au chômage, et les promesses que le même système, en place depuis vingt ans, pourra l’enrayer demain avec les mêmes recettes. Le constat est pourtant simple : nous sommes de plus en plus, 67 millions aujourd’hui en France, 73 millions en 2060, et 10 milliards sur la planète entière en 2050, selon l’Insee. Les robots poussent progressivement vers la sortie les travailleurs des ateliers, des usines et des laboratoires. Les caisses automatiques remplacent des employés, nous commandons nos livres, nos vêtements et nos meubles sur Internet, téléchargeons de la musique et des films au détriment des commerces de proximité ou des grands ensembles.

A travers le projet porté par Benoît Hamon, les anciens entendent simplement s’exprimer une nouvelle génération : celle de Black Mirror, du nom de cette série britannique laquelle nous montre quels pourraient être les effets néfastes des nouvelles technologies sur nos vies. Un monde dominé par les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) que nous avons accepté, encore nié par nos aînés, et que Benoît Hamon entend réguler. Cet état de fait sur lequel toutes les résistances nationalistes, patriotiques et souverainistes ne changeront rien. Les jeunes «irresponsables», «utopistes» et «rêveurs», charmés par le discours de Benoît Hamon ne sont-ils pas ceux qui comprennent la nécessité de s’adapter au plus vite aux nouvelles donnes d’une société régie par les lois que nous imposent les géants de la Silicon Valley ? Il faut en appeler au politique pour résister. Il est indispensable que celui-ci endosse le costume de garde-fou pour empêcher une poignée de multimilliardaires de priver les individus de leur souveraineté, réduits en avatar consumériste face à la puissance des machines.

Appréhender cette nouvelle donne en amont pour mieux l’encadrer et s’ouvrir les portes de ce fameux «futur désirable» n’est pas synonyme d’admiration béate. Nous ne sommes pas des midinettes énamourées - nous laissons cela aux supporteurs d’Emmanuel Macron, personne n’aura la prétention d’affirmer que le programme de Benoît Hamon est la solution à tous les problèmes que rencontre notre société. Avoir le bon diagnostic ne signifie pas détenir les bons remèdes, mais il est respectable d’avoir face à soi un responsable politique prêt à admettre qu’il a pu se tromper sur les recettes précédentes, quand tous les autres s’érigent en hommes providentiels détenant la vérité. Alors, chers anciens, le monde dans lequel nous vivons, c’est vous qui nous l’avez construit. Et vous souhaiteriez nous voir abandonner nos rêves d’une société meilleure - alors que naît l’idée que nous pourrons voter en avril prochain par conviction et non pour éliminer un candidat contre un autre. Nous ne vous demandons pas d’adhérer à quelque chose que vous ne comprenez peut-être pas, mais face au succès tout relatif des politiques menées par ceux que vous avez sacrés durant des décennies, il serait temps de réévaluer la hiérarchie des choix irresponsables et de ne considérer comme surréaliste que votre incompréhension face à notre volonté d’une autre vie : celle que vous nous promettez depuis toujours, sans aucun autre résultat que son échec.

Alexis Weigel Libraire chez 47 degrés Nord à Mulhouse