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Vivement l'Ecole!

Un Jour... Deux auteurs... André Gide... Francis Jammes...

25 Octobre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Un Jour... Deux auteurs... André Gide... Francis Jammes...

Ô ! que le jour eut donc de peine
Ce matin à laver la plaine...

Monsieur,

qui à présent êtes un peu mon ami, j’ai mis beaucoup de temps à vous remercier de votre petit volume - d’abord parce que je ne l’avais pas reçu - un exemplaire s’en est perdu, à Tunis je crois, et j’ai vainement tâché de la ravoir. Notre ami commun Eugène Rouart, par son obligeante entremise, m’en a procuré un nouveau : ensemble nous avons lu presque toutes vos pièces. Je vois, presque avec confusion, que vous vous êtes souvenu de mon admirative sympathie, et mon nom, lu ainsi dans votre volume, et de façon inattendue, m’a paru celui de quelqu’un qui a raison.

J’ai mis beaucoup de temps à ne pas préférer, à tous vos nouveaux vers, les premiers. Ils ont pour moi déjà cette vertu d’éveiller d’exquis souvenirs : et si j’entends encore Rouart me les lire, je m’entends aussi bien les relire à Régnier, le jour où je lui remis votre première plaquette. Souvent dès lors, à la campagne, je me plus à les réciter, et je les aime d’une étrange façon qui m’a fait vous aimer vous-même.

Pour les nouvelles pièces, qu’à présent je connais aussi bien, le charme est plus étrange encore peut-être ; elles rebuteront d’abord ; tant de naturel étourdit comme un air trop raréfié dans la montagne - mais un parfum extraordinairement agreste y circule ; on ne l’a pas senti d’abord, on s’aperçoit enfin qu’on en est imprégné. Vraiment vous fîtes là des choses excellentes (la pièce sur les villages surtout) et d’une bien particulière poésie. Que faites-vous à présent ? j’aimerais le savoir ! Il me semble que je vois assez bien ce que vous avez voulu faire, voilà pourquoi je m’inquiète tant de ce que vous ferez. Nous verrons-nous jamais ?

Je vis à présent complètement seul et confonds de plus en plus l’inspiration avec la ferveur, qui est une brûlure de l’âme.

Adieu, Monsieur. Je suis

André Gide

                             _____________________________

Francis Jammes à André Gide

[Orthez, vendredi] 7 février 1896

Mon cher ami,

J’ai reçu enfin L’Ermitage ; et j’ai lu et relu ta prose. Je l’ai trouvé magnifique ; mais si je la pensais absolument sincère, de ta part, elle me serait pénible, désagréable, et tu eusses mieux agi, en ce cas, en ne me la signalant pas.

Quoique jamais, sauf dans Le Voyage d’Urien et La Tentative amoureuse, ton art ( ?) et ta pensée n’aient été plus élevés, cette exposition de luxe moral et d’égoïsme est une insulte à ceux qui, pareils à moi, vivent dans l’ombre amère.

Lorsque j’étais un écolier, mon père me disait qu’il ne fallait jamais exposer devant sa porte, à cause des pauvres, des plumes de perdreaux ou des coquilles d’huîtres. Tu as fait cela. Dans cet article, ton orgueil et ton égoïsme ne se maintiennent que par le Bonheur qu’un Panthéisme outré ne t’a point donné. Cet enfant qui était au village, que tu arraches à sa famille et que tu envoies par la plaine, a-t-il seulement des souliers ? Aura-t-il seulement, un jour, comme toi, une femme exquise et simple pour le soigner lorsqu’il sera fatigué ? Ne lui eût-il pas mieux valu souffrir, dans sa pauvre famille, le désespoir des deuils, à côté de son chien et de son chat ? Et puis mourir, à la lueur d’une petite lampe, après avoir accepté cette sublime vertu des pauvres dont tu parles dans Paludes ?

Je te dis tout cela parce que je sais que Ménalque n’est pas toi. Tu nous as servi là de l’Anatole France aristocratique, du Barrès intelligent, de l’Henri de Régnier souple ; avec, entre les lignes, l’accompagnement invoulu de ton âme délicieuse et de ta poésie divine. Et j’avais gardé cela pour la fin.

J’avais gardé cela pour la fin, parce que, si tout le long de l’article, je n’avais pas senti ta main dans la mienne, si je n’avais pas compris que, pour t’excuser vis-à-vis de toi-même, tu as enfantinement essayé d’établir un parallèle évangélique à cet égoïsme de faux prophète, quittant tout pour suivre une fausse foi - eh bien, j’aurais retiré ma main. Tu deviendras, demain, célèbre. Je resterai sans doute dans l’ombre. Pas une voix sympathique ne s’est levée sur mon Jour. Il vaudra peut-être mieux que je ne publie plus. Mais je garderai l’orgueil et la souffrance de ce que je suis et je chasserai de ma pensée cette phrase que tu dois renier : « [...] les amitiés [...] me furent, plus que tout le reste, précieuses, et pourtant, même à elles, je ne m’attachai point. »

Qu’est-ce, une amitié sans attachement ? Je te crois encore la pâtre des berges. Et je veux te dire, en terminant, que je n’applique pas à toi la censure que porte ma lettre, ton article n’étant pas sincère.

(...)

Francis Jammes

Et la suite ci-dessous

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